Chasseurs-cueilleurs perdus au nord de la Tanzanie, les Hadzabes entretiennent leurs traditions depuis plus de dix mille ans. Sous la pression démographique des tribus voisines, ils sont aujourd'hui dépossédés de leurs terres ancestrales. Ce peuple nomade, dénué de toute structure politique, peut-il encore défendre ses droits ?
Ces cinquante dernières années, les Hadzabes ont perdu 90 % de leur territoire. Il serait plus juste de parler de « l'espace où ils vivent », la possession et le contrôle des terres étant pour eux des notions dénuées de sens. Ils n'en demeurent pas moins les premiers habitants connus de Tanzanie.

Leur présence sur les rives du lac Eyasi, à l'est de la vallée du Grand Rift, remonterait à près de 40 000 ans. Leur langage, qui use de consonance à clics, ne s'apparente à aucun autre groupe linguistique : il s'agit d'un « isolat ». Les études génétiques associent ce peuple à l'une des plus anciennes branches de l'arbre généalogique humain. N'ayant jamais voulu se convertir à l'agriculture ou à l'élevage, les Hadzabes tirent leur subsistance des ressources de la savane à acacias. Ils vivent au jour le jour dans des camps d'une trentaine d'individus, sans stocker de nourriture, sans établir de plan de production. Les hommes récoltent du miel et chassent à l'arc. Les femmes cueillent des fruits de baobab, des baies et des racines. En dehors de la division sexuelle du travail, la société hadza est strictement égalitaire : pas de propriété privée, pas de chef, pas de règles religieuses. Si un conflit surgit et persiste entre deux personnes, l'une d'elle choisit simplement de rejoindre un autre camp. Il en va de même pour les mariages : ils se font et se défont librement. Sur les mille Hadzabes qui vivent autour du lac Eyasi, seuls trois à quatre cents d'entre eux entretiennent encore le mode de vie de leurs ancêtres. Face à la civilisation moderne, ces chasseurs-cueilleurs ont adopté une position radicale : celle de ne pas s'associer au développement de l'agriculture, apparue il y a quelque 10 000 ans à l'est de la Méditerranée.
Jusqu'au milieu du siècle dernier, les terres bordant le lac Eyasi n'intéressaient personne, sinon les Hadzabes. Le sol, constitué de dépôts saumâtres, est peu fertile. Les mouches tsé-tsé sont légion. Et l'eau y est rare, à l'exception d'une source qui s'écoule au nord-est du lac, dans la zone de Mangola, où quelques fermiers européens se sont établis dans les années 1930 pour cultiver des oignons. D'une décennie à l'autre, la pression démographique s'accentuant, l'étau s'est resserré autour des Hadzabes. A l'est du lac, l'expansion de grandes exploitations de blé a obligé les Irawq, agriculteurs venus d'Ethiopie il y a 3 000 ans, à descendre des hauts plateaux.
Même
pression au Sud : les Isanzu, Bantous établis dans la région depuis 500 ans, sont poussés vers les rives du lac par le manque de terres. L'étau se resserre également au nord, où les fermes à oignons ne cessent de se développer, attirant chaque année une foule de travailleurs venus des quatre coins de Tanzanie. Mais c'est surtout l'avancée des pasteurs Datoga, originaires d'Egypte et du Soudan, qui menace aujourd'hui l'environnement des Hadzabes. Leurs troupeaux tarissent les points d'eau et piétinent les plantes qui assurent l'équilibre alimentaire des chasseurs- cueilleurs. Au cours des deux dernières décennies, on estime que la population totale a augmenté de 300 % dans le bassin du lac. C'est dans la douleur que les Hadzabes se familiarisent au monde moderne. Beaucoup, parmi ceux qui s'emploient ponctuellement comme ouvriers agricoles, développent une addiction à l'alcool. Ce fléau frappe également les groupes qui gravitent autour des villages pour se montrer aux touristes.
Dans ces camps, le sida progresse de manière inquiétante : la prévalence du VIH s'établit autour de 15 %, contre 7 % à l'échelle nationale. Dans un pays tourné vers l'avenir, où l'agriculture mobilise près de 80 % de la population, les chasseurs-cueilleurs sont loin d'être une priorité. Leur sort semble moins préoccuper les autorités que la protection de la nature ou l'octroi de concessions aux compagnies de chasse privée. Dans les réserves qui s'étendent au nord du lac Eyasi, les Hadzabes, considérés comme des braconniers, sont régulièrement arrêtés par les rangers et remis à la police. Les chasseurs-cueilleurs sont devenus des parias sur leur propre terre.
« L'explosion démographique, écrivait Claude Lévi- Strauss, réduit à une vitesse effrayante la distance vitale entre les êtres. » En Tanzanie, ce rapprochement brutal mine les traditions millénaires des Hadzabes et les dépossède d'un milieu indispensable à leur survie.
Alexandre Kauffmann, journaliste