par Marie-Hélène Fraïssé, journaliste et écrivaine et spécialiste des mondes amérindiens et des cultures autochtones
Potentiellement richissimes, ils sont en passe de devenir le peuple autochtone le plus courtisé au monde. À l'heure où leur autonomie se renforce, les Groenlandais (ou Kalaallit) se révèlent détenteurs d'immenses gisements miniers et pétroliers, ce qui les met devant des choix cornéliens…
Ils ne sont pourtant que 60 000, établis au plus près du pôle Nord, sur une terre vaste comme quatre fois la France. Une île-continent, bordée d'un étroit littoral rocheux, chapeautée d'une phénoménale calotte glaciaire (inlandsis).
Face à ces conditions extrêmes, leurs ancêtres ont témoigné d'une force de caractère et d'une inventivité admirables, au plus près des ressources disponibles. Les mammifères marins – baleines, phoques, morses, narvals – étaient leur base de subsistance, consommée crue le plus souvent. Cuirs et fourrures servaient à la confection des tentes, des kayaks, des vêtements. Étonnamment fonctionnelle, inventive, leur garde-robe était constituée de parkas en peaux retournées, de hautes bottes, de larges capuches (où dormaient les bébés), d'imperméables en viscères de morse… Les matériaux disponibles étaient cousus avec un grand raffinement: peaux de phoque, de lièvres, plumes et duvets, fourrures de renne ou de bœuf musqué…
L'igloo, la tente de peau, la maison semi enterrée creusée à flanc de colline, étaient des habitats adaptés à une vie de nomadisme saisonnier rythmé par la pêche, la chasse, la cueillette des baies. On s'éclairait et se chauffait avec de la graisse de mammifères marins lentement consumée dans des vasques de pierre, grâce à des mèches fournies par une fleur cotonneuse appelée linaigrette. L'ivoire de morse ou de narval, les os et les fanons de baleine, les andouillers de renne, l'ardoise, les bois flottés, tout était utilisé avec une inventivité et une économie de moyens surprenantes. 
Les Groenlandais représentent la branche la plus orientale du grand peuple Inuit (environ 150 000 personnes). Cheminant au nord du nord, depuis les confins du détroit de Behring, ils sont arrivés jusque là par vagues, via l'Alaska et le Canada. Le Danemark les a progressivement colonisés à partir du 18è siècle, mais ils ont longtemps gardé leurs pratiques traditionnelles. C'est au 20è siècle que le rythme s'est accéléré et qu'ils sont passés en quelques générations d'une culture paléolithique à un mode de vie « moderne ». Nuuk la capitale, cité lunaire bâtie sur le roc, avec ses HLM multicolores, ses chiens de traîneaux, ses hypermarchés, est un résumé de cette abrupte transition qui a eu des effets parfois dévastateurs : taux d'alcoolisme, violences familiales…
Politiquement les Groenlandais sont engagés dans une autonomisation progressive depuis 1978, bien qu'ils dépendent toujours d'une enveloppe annuelle de 500 millions d'euros et d'un appui logistique fourni par le Danemark. Ce « divorce à l'amiable », joint à une prise de conscience de leurs intérêts propres (en matière de pêche, la ressource n°1) les a amenés à se détacher, en 1982, de la communauté européenne. Un nouveau référendum, entré en vigueur en juin 2009 a ouvert le chemin vers l'indépendance, en un moment stratégique où les immenses ressources du pays, rendues accessibles par le réchauffement planétaire, sont de plus en plus convoitées. Uranium, diamants, or, métaux rares, gaz, pétrole…
Le Groenland semble promis à un avenir d'émirat du troisième millénaire et l'évolution climatique – ainsi que l'actuel Premier Ministre l'avoue sans hypocrisie - y est plutôt perçue positivement. En baie de Disko, sur la côte ouest, la prospection pétrolière va bon train à la faveur des 180 jours annuels libres de glace (contre 150 dans les années 1920…). De l'autre côté, sur la côte nord-est, les réserves sont évaluées entre 30 et 100 milliards de barils, l'équivalent de ce que détiendrait à ce jour l'Arabie Saoudite !
D'autres vastes projets sont à l'étude. Le géant américain Alcoa souhaite créer une usine d'aluminium dans la région de Maniitsoq (côte ouest) riche en bauxite. Mais la perspective de voir débarquer 3500 travailleurs étrangers sur une côte à peine peuplée trouble les habitants. Ils s'interrogent sur la viabilité économique, sur l'impact social, écologique, de ces sites industriels conçus ailleurs. Le sanctuaire groenlandais deviendra-t-il un pollueur payeur de la taxe carbone ? Est-ce vraiment la vocation d'une nation naissante qui fait figure de role model pour les peuples autochtones de la planète ?
Un chantier de réflexion plus discret, mais passionnant, est en cours à tous les échelons de la société. Il vise à harmoniser la sagesse des anciens chasseurs détenteurs du sens du monde et les technologies de leurs descendants. L'enjeu est de taille, car il est exemplaire. Le Groenland saura-t-il se raccorder à la société globale et en tirer les fruits, sans perdre son âme ?